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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 19:45

 

SYNOPSIS

 

" Il faut bien me résigner à attendre que l'aube nous rie, quoique j'aie à pleurer tout le temps qu'elle va tarder à poindre". (Don Quichotte)


Un témoignage/confession...


Né d'une activité de bénévolat/militance dans les milieux de ceux qu'on pourrait définir "les nouveaux clandestins" de notre société.. . nos Anciens...

Surgi de la volonté de ren-verser une impuissance en puissance,
un échec en re-naissance...

Domicilié, à travers maintes transgressions infinitésimales
et répétées désobéissances innocentes...
dans les interstices ondoyants et fugitifs
de ces "sans voix" si "définitifs" (les anciens)...
...dans les "cases tentaculaires" de ces autres "sans voix"
(les soignants) volontairement et docilement assujettis
à l'imposant processus de désubjectivation
de l'accablante et impitoyable machine sociale...
(...sauf exceptions... autant rares que précieuses...)

Une expérience qui essaie de coïncider avec son récit,
comme écoulement d'une présence commune,
qui ne sait se dire autrement...

Vers une convergence des combats:
culturelle, artistique, sociale, politique...

Pour déboucher sur la nécessité d'une transformation totale...
Sans déserter...

Et qui, sans se bloquer dans le "contre", puisse arrive à scruter
l' "outre" ... et l' "autre" ...

Insinuant la nécessité ontologique de pro-faner
l'indigence et l'indécence
des écrasants et innombrables "dispositifs" actuels...

 

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PRÉLUDE(s)

par Laurent Monges-Chevalier

 

 

Les bénévoles ne sont pas des canards sauvages

 

« Je pense qu’à notre époque l’homme ne ressent plus qu’il fait partie du monde, il n’éprouve plus son unité avec le vivant, il ne voit plus la splendeur de l’univers, alors il désespère. »

Albert Hofmann

Les mots ont des sens et des valeurs. Et si le sens commun du mot « bénévolat » est globalement connu de tous (quoiqu’il recouvre des réalités inassimilables les unes aux autres : quel lien existe-t-il entre le pompier bénévole et l’enseignant lui aussi bénévole, ou encore : qu’y a-t-il de commun entre des structures caritatives existantes : l’armée du Salut et les Restos du cœur, pour ne donner qu’un seul exemple ?) sa situation dans le champ social et politique, les considérations morales auxquelles il invite, méritaient quelques éclaircissements.

Admettons, pour reprendre l’expression de Robbe-Grillet à propos du «nouveau roman » que le bénévolat (comme l’écriture dans le manifeste de 1960) relèvent d’un « pour rien ». Ni bienveillance, ni bienfaisance, il est - c’est son étymologie - un bon vouloir (sinon, pour paraphraser Nietzsche, un gai vouloir) qui n’est pas seulement - ce en quoi la contribution d’E.R. Grassi innove - l’activité de celui qu’on dit bénévole, mais aussi de celui ou celle qui accepte l‘activité du premier. « Oui, merci, je veux bien » pourraient dire l’un et l’autre, ce que E.R.G. appelle « ouverture à soi et ouverture à l’autre ».

Expression de ma liberté (celle du bénévole comme de celui ou celle à laquelle il s’adresse), le bénévolat - et nous sommes ici dans une autre topique - est pour reprendre l’énoncé sartrien (celui de « L’Etre et le néant) un « pour soi (la conscience) comme néantisation de l’en soi (l’être plein, massif) » c’est-à-dire comme liberté, conscience attentive, « une éthique qui prend ses responsabilités en face d’une réalisation humaine en situation. »

Loin de se contenter de rendre compte d’une pratique en cours, E.R.G. , quoiqu’elle ne renonce pas à décrire l’itinéraire savoureux et pathétique de Mme M. dans une maison de retraite, n’hésitant pas à piquer les aberrations administratives comme l’extrême laxisme (volontaire ou involontaire) de ceux que l’Etat délègue, hisse (ce n’est pas du moralisme bon marché), avec une inquiétude sereine, le débat là où il devait être placé, ce que nous appellerons ici un échange diacritique, chacun (les uns enfantant les autres), bénévole, personne en réception, observateur attentif, chaque « être-un » c’est-à-dire en conformité avec lui-même, étant invité à manifester sa différence, sa singularité.

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L'INTEMOIGNABLE*EUTOPIE*...
(di-vag-ations sur une aventure de bénévolat)

Eva Rachele Grassi

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*Giorgio Agamben ,"Ce qui reste d'Auschwitz"
* "Le mot "utopie" fut conçu, comme on le sait, à l'époque de la Renaissance , par le philosophe et étatiste Thomas More pour désigner une île imaginaire, protagoniste de son livre homonyme . Cette île était une sorte de paradis terrestre , une société parfaite (néanmoins selon l'idéal de perfection de l'auteur) dans laquelle les hommes vivaient dans la justice et dans l'harmonie. Par contre, est un peu moins connu le fait que , dans les intentions de More, le nom "Utopie" avait une signification double :1) "le lieu qui n'existe pas" ( du grec "ou-topos", où "topos" signifie "lieu" et "ou" correspond à l'alfa privatif latin ); 2) la deuxième signification est: "le bon lieu" ( de "eu-topos", où "eu" signifie justement "bon" ). More choisit ensuite "utopie" et non pas "eutopie" , probablement parce que souhaiter trop explicitement un monde meilleur pouvait être considéré comme une critique du régime en vigueur"...?!?!?!
(notes de couverture)

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“C'est l'heure, vois-tu, de supporter ensemble Pièces et morceaux comme si c'était le Tout... ..."
"Sonnets à Orphée, Première partie, sonnet XVI"
Rainer Maria Rilke

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A' Carmen Farina Senatore, ma "belle"- maman...

A' Italo Senatore, mon "beau"- papa...

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A' Elisabetta Abate Peluso,

source interminable d'amour...

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A' Luigi Ferrando, mon oncle,

...mon Guide ...

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A' Gianna Pizzi,

inoubliable interprète de vie...

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A' Stella Libertino... qui a re-conquis le vent inconnu des étoiles...

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A' Madeleine, Yolanda, Giuditta, Yvonne, Fernande, Louisette, Tito, Yves, Odette, Marie, Adolphe, Marguerite, Félicité, Lucie, Lydie, Roger, François, Annie, Albertine, Valentine, ...

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" ...Et quelle beauté mélancolique dans les femmes, lors qu'elles étaient gravides et se tenaient debout , et dans leur gros ventre, sur lequel gisaient d'instinct les mains fluettes, il y avait deux fruits: un enfant et la mort. Leur sourire dense et presque nourrissant dans le visage vidé ne jaillissait-il pas peut-être de l'intuition fortuite, que les deux fruits grandissaient ensemble?..."

«Les Cahiers de Malte Laurids Brigge» Rainer Maria Rilke

 

...SEUIL(s)...

 

...durer , se réveiller, s'agiter, dessécher, s'irriter, se détacher ...

Quand on est face à la vieillesse on est devant l'(a)perception du mystère de la vie.

Les plis du visage nous décrivent les figures, les actions qu'on traverse ou qu'on subit dans les années de l'usure ...

Un devenir d'images capricieuses et complémentaires , qui ébrèche ... À cause du flux d'idées, d'échantillons , d'associations ...

Ces textures grises esquintées, peuvent donner l'impression de se trouver devant un ensemble quasi éclaté resserré de ruines ... et pourtant ... pour éloigner ce sentiment si déroutant , il faut y accoster, et s'y promener ...

L'âme en écoute ... le charme de l'inachevé qui peut s'en échapper ...

On s'approche et on re-connaît dans ces traits, qui ont égaré leur attrayante splendeur et une partie de la puissance de leur moule , le sourire énigmatique du Temps... qui même dans l'impitoyable transformation de l'apparence, révèle les échos d'invisibles baumes bienfaisants ...

...Et, comme depuis une nuit débordante de rêves annonciateurs , dont IL FAUT se souvenir et qu'ON DOIT interroger , une exigence/astreinte à livrer cet "intémoignable" , m'a été instillée...

Commencer alors , en messagère du déchirement , de la solitude et de la mélancolie, furtifs et discrets, à débuter des gestes , des faits, des paroles, des idées, des discours, qui ont habité cette aspiration ... dans un espace , d'écriture aussi, qui s'élargit alors qu'une vie s'y engage ...

Une écriture d'effraction, sur le seuil du "reste"; qui reste, parce qu'il est de tous les cotés , qui reste parce qu'il résiste, qui reste, parce que , même voilé ou stagnant, RESTE toujours à inventer...

Car ...toutes les frontières sont ici en question... et le point de mire avance en compagnie du voyageur…

"Tout homme a pour tâche de rendre sa vie, jusqu'en ses détails, digne de la contemplation de son heure la plus élevée et la plus sévère"... (1)

Mais... et ceux qui sont condamnés à une existence qui n'est pas la leur et à une vie qui n'est pas la vie? Dans l'inattention, ou dans la distraction de l'atteinte de la mort même... en danger de mourir comme par mégarde ... Ou incapables, aussi bien de mourir que de vivre : jamais sauvés, jamais désespérés ; sans jamais avoir droit au repos; sans autre exigence que celle qui ne demande rien, qui se laisse toujours exclure...

Ne vivant que pour la fatigue de jours faits de solitude, vide , abandon, isolement et ..désengagement... ; en attendant, tout en l'oubliant , une rencontre toujours à venir... comme s'il y avait toujours un peu moins dans la réponse que dans la question ... Étranges à eux-mêmes... Dans un état quasi hypnotique , qui respire un enchantement aux légers soupirs de démission ...

Dès la naissance on est voué à la mort...

Or, si on ne réfléchit pas au mourir, si on n'a pas une pensée , quelle qu'elle soit, sur l'au-delà du mourir, peut-être ne pourra-t-on pas non plus envisager un projet de vie Commune... Pour épargner à la Fable ... une mauvaise Histoire ... et à l'existence un goût amer de farce...

On a besoin de donner de l'amour à la vieillesse et de savoir manifester l'âme sans ironie ou embarras ... Reconnaître que le Pouvoir plus grand est celui de l'intelligence, de l'affectivité, de l'amitié ... donc du Plaisir, cette force à la racine de l'âme, qui est la plus grande compétence qui fait bouger l'univers ... celle du "prendre soin" ... de l'autre comme de soi même...

Les navigants/soignants des grands complexes , en fin de compte assez sombres... aux énormes chambres où des êtres "révoqués" , jadis raréfiés par le temps, semblent presque disparaître... pareillement s'égarent, distants, étrangers, fugitifs ...dans les couloirs labyrinthiques, comme pour accomplir un parcours sinueux, significatif, symbolique les amenant à la compréhension de la contradiction de la clôture ,impossible et insupportable ,qui aussi les enferme...

Eux également ... ombres entre les ombres...

Dans la mortification hautement pénible de l'ennuyeuse répétition de ce qu'on croit avoir déjà vécu en entier ,et qu'on croit connaître déjà à fond ... au milieu d'atmosphères psychiques tumultueuses, de vengeances non assouvies, de colères non soulagées, aux interstices qui vibrent des mots extirpés aux délires de la dernière heure ...

Dans ce vertige , arriver à la capacité sublime d'aimer et de concilier, là où,en général, on s'est mutuellement offensé et attaqué ...

Le respect - re-specter ... faire attention, regarder encore ...ce qui nous entoure... ce qu'on connaît déjà... s'en occuper comme il nous le demande, selon ses nécessités ...en usant de sensibilité esthétique... et conscience de précision...

C'est ça la "therapeia", prendre soin, être au service; pour guérir ... être inoffensif et améliorer...

La main qui attrape, tyrannise, agrippe ne se transformera peut-être jamais en main qui caresse et bénit...

Mais, peut-être aussi que la main cachée de l'amour arrive à faire changer les choses de l'intérieur, imperceptiblement, invisiblement ...

Une pensée subtile dans un agir simple et essentiel... à la fois pulsionnel, social et sacral : alchimie , relais et con-fluence de différentes forces ..

On sait qu'il n'y a pas de formule: tout peut commencer d'on ne sait où, de partout , par différents bouts; il faut que plusieurs commencements s'opèrent ensemble, se synchronisent, sollicitent des synergies , fassent tourbillon ... et une nouvelle douceur, une nouvelle écoute de l'autre dans sa différence et sa singularité verront alors, le jour...

Dès lors, en tenant compte de la totalité-en-acte du déroulement de sa propre vie, s'apercevoir ainsi que tout est relation et que "tout est langage" ...

Un langage qui est mouvement et échange, et qui suggère, anime, réveille une sorte de mémoire universelle du lien de communication entre toutes les choses... Parce qu'on se mesure toujours avec les mots, avec les idées et les sentiments inconscients qu'ils expriment ... et qui feront écho sur nos agissements d'une manière nouvelle et imprévue...

En fait, lorsqu'elles sont privées du sens des mots, nos expressions émotives deviennent primitives, physiques et grossières .

Les Chinois affirment ,depuis des siècles, qu'on fait recours à la violence physique, parce que les mots ont failli ...

Ce qui entrave la communication, donc la relation, c'est la communicabilité même; on peut dire que les hommes sont séparés par ce qui les unit...

Donc, ré-apprendre à penser les idées qui sont derrière les mots... en commençant à les soigner, elles aussi, en dévoilant leur puissance ...

Reconnaître, redécouvrir, révéler un langage qui puisse harmoniser des formes cognitives anciennes , nouvelles et à venir .. et qui sache concilier l'horreur à la douceur ...

Ce qui signifie, aller à la rencontre des erreurs de notre culture, et vers la douleur enfermée dans sa mémoire; ouvrir une possibilité de rançon à une vieillesse vécue comme rien d'autre qu'une pure déchéance ... et à l'humanité par-dessus tout....

... Et considérer le déclin et la contraction qui accompagnent le crépuscule comme une valeur additionnelle, non pas comme une perte littérale...

Le déficit de mémoire et les chutes de l'attention , cette vague étourderie dans les mouvements, cet affaiblissement dans les réponses émotives et cet appauvrissement du langage, pourraient être autre chose que ce qui parait ...

Parce que, peut-être, on a besoin , à un certain moment , de faire de l'espace... on a besoin d'une pause dans l'attente d'une musique différente ... on a besoin de se débarrasser de l' habituel pour accueillir ce qui habituel n'est pas...

L'absence précède la présence , ou mieux encore, est la première forme de présence...

On peut imaginer ces événements comme des élargissements qui se dérobent aux schémas usuels pour pénétrer dans des espaces inexplorés: une expérimentation en cours... une pensée de la mutation...

Alors , avant même que la possibilité de l'impossible arrive, en finir avec une mort qui n'est pas que finir ... se dé-livrer des prisons qu'on cache en soi même; transformer leurs clôtures en temple précieux d'une conscience plastique et alerte ....

Et depuis un espace de non jugement, afin de ne plus accumuler des conditionnements ...en un mouvement d'approfondissement et de retour... dans un état dernier /d'origine , rester à l'écoute de la dimension d'imprévu, de la dimension de surgissement ... Les pensées toujours chargées de questions... pour essayer d'"intercepter" l'insaisissable; "entrer en relation"...

En suivant la têtue , infatigable leçon des fables ,celle d'une victoire sur la loi de nécessité, le passage constant à un nouvel ordre de relations...

Et rien d'autre, parce qu’il n'y a vraiment rien de plus à apprendre sur cette terre...
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...Rentrer donc avec abandon dans la fable ; se confier à sa trame qui contient tous les événements, qui en dépasse en même temps le signifié ....

Car dans son labyrinthe de formules, nombres, rituels, le FOU qui s'y déplace avec précision extatique, et raisonne à l'inverse, renverse les masques, discerne dans le dessein le fil secret , dans la mélodie l'inexplicable jeu des échos ... GAGNE ..

Du simple fait qu'il croit, comme le poète, à la parole ... et avec elle crée ... distille ... prodiges concrets avec ce qui en lui persiste d'un "instinct du ciel"... (2)

(1) Thoreau

(2)Mallarmé

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Mon chant n'est pas artificiel
J'hésite souvent parce que je cherche
en dessous de terres profondes
en ramenant toujours
avec les mêmes sondes
les pièces d'un trésor enseveli vivant
depuis les commencements du monde

Jean Genet

LABYRINTHE(s)...

 

Dans un monde désenchanté , le bénévolat comme un Art des activités ordinaires...

En témoignage d'une nature humiliée par l'humanité...

...Ou plutôt une confession qu'un témoignage...

...Parce qu'il s'agit ici de l'"intémoignable"...

Le témoin radical, est celui ou celle qui n'a pas pu témoigner; celle ou celui qui a atteint le gouffre, calciné ...

Alors un témoin d'emprunt parle à sa place, - "témoigne d'un témoignage manquant"... témoigne de l'impossibilité de témoigner... pour briser les dogmes les mieux établis parmi les hommes ... pour s'aider à voir au-delà...

Dès lors que cette interaction est un tant soit peu vigilante, elle conduit l'individu à repenser son existence, à vouloir l'arracher aux stéréotypes qui font son ordinaire trop souvent esclave des conformismes de la vie sociale.

L'entraînant à agir en une séquence de circonstances, toutes transitoires, occasionnelles, imperceptibles parfois, infinitésimales...

La pratique du bénévolat n'est alors pas seulement confrontations à des êtres et à des faits; elle est confrontation à soi, recherche en soi, à travers une allure et un rythme qui composent ce que Thoreau appelait "le poème non imprimé" de l'existence. Mais aussi une tentative d'auto-guérison de notre humanité malade de vision partielle, rationnelle et matérialiste du monde...

En intensifiant soudainement le sens de certaines expériences de la vie quotidienne, soignant la réalité d'une façon événementielle, s'immergeant dans la société non sans que le sens de l'intervention soit marqué par une foncière ambivalence, on peut consentir, alors, à jouer le jeu de la société, en ce cas le jeu de l'association ( de bénévolat); et inviter en même temps à la dissociation, dans la mesure où l'intervention a souvent un sens critique. Selon une action/intervention qui vise à resserrer les liens entre les membres du corps social, à célébrer les valeurs de partage et de respect mutuel, mais également à exprimer un refus de la société telle qu'elle est, sur le constat d'une imperfection ou d'une perfectibilité de celle-ci. ...

Pour aller vers une "conscience croissante" comme indiquait Theilhard de Chardin ..

Scruter l'outre, sans se bloquer dans le contre... et, dans les marges et les interstices... s'"auto-produire" en vue de mieux "habiter poétiquement" le monde; ensemble...

En effet, les Anciens disaient que l'homme a sur terre un statut poétique, c'est à dire productif... Du mot " poiesis " ... le nom du faire même de l'homme, de cette opération productive qui fait penser et parler une pensée et une parole partagée par une pluralité de sujets et qui sert de fondement à l'intersubjectivité d'une société, dans laquelle chacun contribue à rendre réelle une potentialité...

Maintenant et aujourd'hui , ce faire, qui jadis nous rapprochait des dieux, nous en éloigne...

... Une mauvaise fée, ou on pourrait dire une mauvaise foi, a aliéné et dégradé cette expérience Originaire ...

La Poésie, "poiesis" , le don le plus originaire , car le don du site liminaire même de l'homme, qui se situe dans la dimension la plus essentielle et qui lui permet d'accéder chaque fois à sa position originale dans l'histoire et dans le temps, s'est transformée en 'le' produit... D'où le mot "praxis"...

De cette déchirante subdivision de l'activité productive originelle de l'homme naît la dégradante différenciation du travail en travail manuel et travail intellectuel...

Et le statut de l'homme sur terre devient exclusivement la production de vie matérielle... Un statut uniquement pratique...

Relié au mal-être de tous dans une société qui est incapable de promouvoir le bien commun, de pratiquer le partage et la gratuité et qui est incapable de solidarité.

Une société qui n'est pas productrice de valeurs d'amitié , de respect ou d'amour, mais qui au contraire est source et objet de violence.

Une société qui a oublié ... mais qui est aussi en même temps, peut-être, en train de se remémorer ..

Au nom de cette réminiscence, je vis mon engagement bénévole dans la sphère extrêmement allégorique du troisième âge ... quand ad-vient la longue douleur de ne plus rien savoir... mais aussi, dans sa transversalité analogique, la conjonction et l'unité parfaite des complémentaires, comme au bout du procédé imposant et exigeant de l'Opus alchimique, scandé par les différentes phases spirituelles d'une évolution croissante... Une Évolution qui va de l'atome d'existence de la matière à une complexité telle que nous n'en connaissons pas les limites...

Face à la blessure ... de la réalité visible de la mort,de la vanité de nos réalisations et de nos pouvoirs sur le monde ... du moi qui vole en éclats ... mon action bénévole tente de réactualiser l'instant poétique qui relève complètement de la logique de l'échange symbolique... Donner moi même, Recevoir la confiance de l'Autre et Rendre une re-constitution , à un niveau de réalité non ordinaire , du Lien ... dilaté d'une conscience cognitive, affective, intuitive...

Le cheminement que cet exercice engendre est tellement dense que, si on le reconnaît, il nous ouvre à la lumière de l'intelligence intuitive au delà de l'efficacité relative de l'intellect rationalisant.

A l'opposé, sur son déni s'installe la déroute morale et intellectuelle de notre société ... et de notre culture.

Comme le château du roman de Kafka, qui pèse sur le village de toute l'obscurité de ses décrets et de la multiplicité de ses bureaux, de même notre culture accumulée a perdu sa signification vivante et pèse sur l'homme comme une menace en quoi il ne peut absolument pas se reconnaître.

Suspendu dans le vide entre vieux et neuf, passé et futur, l'homme est jeté dans le temps comme dans quelque chose d'étranger qui sans cesse lui échappe et toutefois l'entraîne vers l'avant sans qu'il puisse jamais trouver en lui son point d'ancrage...

Et la mort et le mourir, dans les vicissitudes de leur dénouement, lequel connaît le drame de la double impossibilité d'entreprendre l'expérience mentale et existentielle de la vie in-finie et celle de rester vivant auprès de soi-même, ramènent à la lumière cette évidence souvent refoulée...

Toutes choses que la littérature et la poésie, l'art en un mot, n'ont jamais cessé de Dire dans le désert de notre bruyante et terrorisée civilisation du bien-être et de la fragmentation... Qui a éliminé de sa réalité tout ce qu'elle n'arrive pas à expliquer, qui a créé des points fixes dans un monde en mouvement , en trans-formation ... Et qui a changé le "mystère" de la Mort qui est du côté de l'être, en un "problème", qui est du côté de l'avoir...

"Ce monde de la Fin ordonne que les signes des Cieux ré-obtiennent du Sens...", exhorte le philosophe et poète Rubina Giorgi.

C'est à dire. Avoir une attitude sacrée par rapport à tout ce qui existe et qui est vivant... Parce que chaque instant est fondement unique et inégalable, le plus important; c'est le début et la fin; et il va vécu en plénitude; dans sa profondeur comme dans sa superficialité . Être toujours au centre du phénomène, être le centre du phénomène . Ce qui signifie s'acheminer sur un parcours de conscience, qui soit l'ouverture sur une connaissance créative, dans l'oubli des certitudes mécaniques ...

Et justement , le poète, l'artiste, le bénévole, le résistant en tous genres sont de ceux qui essayent de colmater naturellement l'"imprinting", ce formatage de l'esprit à la pensée linéaire... de revendiquer le droit à l'âme et à la vie comme temple et laboratoire. En esquissant leur destinée sur la spirale des paroles et des actes de la solidarité ... dans un état d'implication et de sursaturation... Qui est inter-action, expérience et recherche, à partir de leur propre existence ...

Mais l'Art et le Bénévolat, s'ils sont toujours solidaires de contextes et d'usages, excèdent cependant toute fonction sociale qu'on voudrait leur voir remplir. Impossibles à cantonner et à négocier, à monnayer et à assimiler aux prouesses des commerces usuels, ils sont scellés au corps de chacun, sans possibilité aucune d'en faire une exhibition marchande.

Parce que toute oeuvre d'art comme toute oeuvre de bénévolat, comme toute oeuvre d'existence, digne de ce nom, s'adressent à ce qui en l'homme est inassignable à une quelconque contrainte ; transcendent l'ordre des besoins, donc de la société ; mais cela ne signifie pas qu'elles soient étrangères au monde.

Au contraire, ce sont elles qui font qu'un monde prend consistance ; en produisant un supplément au regard de la seule fonction.

Si l'art et le bénévolat, donc, indéniablement, n'existent nulle part ailleurs que dans la société, et de mille façons sont liés à elle, cela pourtant n'autorise pas à les réduire à leur fonction dans la société présente et à un modèle fonctionnaliste.

Bien au contraire, plus voisins de l'expérience mystique, ils s'adressent à un individu qu'ils "dé-socialisent" en l'incitant à une descente en soi même, méthodique, en même temps qu'ils témoignent d'une expérience où l'être isolé se perd en autre chose que lui ; pour lui permettre de continuer d'exercer le droit/devoir de contribuer à l'accomplissement d'une société qui reconnaît à la poésie et à la culture, au don, au partage et à la solidarité , vécus comme aventure humaine de connaissance, clés de voûte de la libération individuelle et collective, la primauté nécessaire à la réalisation d'une nouvelle pensée , d'un langage nouveau, (même si le monde ne pourra jamais être emprisonné dans un discours) ... vers une faculté plus spirituelle de l'humain...

Avec le sentiment urgent de la nécessité de réveiller en émergence l'humanité en chacun.

En premier lieu en considérant et en acceptant la fragilité de l'identité, en réfléchissant sur le concept que l'ouverture à soi et l'ouverture à l'autre sont effectivement deux faces de la même médaille.

Vers une nouvelle façon d'entendre les choses, plus spirituelle, encore (et en tous les sens), et plus solidaire, cultivée, fraternelle.

En étant capables d'envisager qu'il y a une communauté beaucoup plus ancienne et élargie que celle de sa famille, ses amis, sa nation : une communauté proprement humaine, terrienne,cosmique .. essayant d'organiser l'environnement humain dans son ensemble comme une oeuvre d'art, et de traiter toutes les réalités sociales comme sujets d'une fable scénique, où tous les acteurs interagissent en participant au processus créatif de leur réalité, en se transformant en artistes dans la production de formes et d'images nouvelles, qui deviennent, surtout, la réalisation finalement accomplie de leur propre vie.

Mais la condition essentielle, pour que ce fait de culture acquière toute sa valeur, réside, tout d'abord, dans l'ampleur et dans la "choralité" des adhésions, par rapport, surtout, à sa capacité de suggérer un sens de poésie et un maximum de liberté.

Parce qu'on croit profondément que l'art, pensé à l'instar du procédé sacré de l'existence, en toutes ses formes, comme déjà souligné , art de vivre, en fin de compte, doit proposer la nécessité d'une r-évolution de la pensée , atteignant une pensée complexe, capable d'associer ce qui est séparé et "de concevoir la multidimensionnalité de toute réalité anthroposociale", comme dirait Morin .

Pour rompre avec les aveuglements et les carences d'une pensée simpliste , apte seulement à diviser et à réduire , mutiler et détruire tous les secteurs de la connaissance et de l'action .. En n'oubliant jamais que la pensée est cette propriété que nous avons, tous, d'atteindre quelque part en nous, les intuitions de la réalité.

Pour accroître notre niveau d'autorisation noétique... Et opposer une autre parole, là où triomphe le verbe collaborateur...

Et avec ce travail d'exister , ma navigation dans cet univers d'"affections", aussi si elle décèle la perception d'un dés-accord pas résolu , de même elle soutient l'intuition d'un Accord pas encore dé-voilé...

Dans l'acte d'écrire, comme dans une conscience collective , envisagée comme condition et champ d'action et qui emploie chacun comme centre et comme moyen , je fusionne mon moi à cette "relation", à ce "lien" d'"unité", re-liant ma voix à toutes les autres ( anciens , associations , institutions et tous leurs acteurs sociaux ) dans l'intention d'une destinée Commune.

Encore que, ce trait d'union entre moi et les autres, (et) la partie de moi-même probablement la plus secrète, avec ses insinuations dis-pensées, pourrait libérer des failles, le plus souvent étiolées qu'étoilées, par où le sens se perd...

Parce qu'il s'agit ici , encore une fois , du 'mystère' ... d'exister ... de nos rapports à la connaissance de l'être-au-monde , l'aventure dans laquelle nous sommes tous embarqués et qui nous dépasse...

Et se confronter à l'ultime changement visible de l'être humain, qui ne devrait, d'aucune façon, être réduit , comme le voulait Freud, à un retour à l'inorganique, pourrait nous aider, avec une approche intégrative et inclusive et une ouverture suffisante pour considérer toutes les voies utiles à notre évolution, à replacer nos existences dans cette perspective psycho-spirituelle...

Le Sacré, finalement :

ce qui fait partie de la structure de la conscience...

Rien à voir avec les dogmes intangibles,

les rituels incontournables,

figés dans la structure immobile de l'asservissement arbitraire et définitif des Églises et des États...

dont la forme extrême est la politique où nous vivons...

mélangée à des spiritualismes «molestes», encore plus restrictifs et dogmatiques...

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    « La situation désespérée de la société dans laquelle je vis me remplit d'espoir. » Karl Marx

 

Les gens pensaient que ne pas voir le mal, ne pas l'entendre, ne pas en parler empêcherait les san-shi (les san-shi, les trois vers malfaisants résidant dans le corps, s'élèveraient dans le ciel au cours du sommeil pour s'en aller rapporter les péchés de chacun auprès du Maître du Ciel) d'écourter leur vie, car leurs péchés, et ceux d'autrui, passeraient inaperçus.

C'est de cette croyance que naquirent au Japon les trois singes connus aujourd'hui dans le monde entier...

 

L'INTEMOIGNABLE...


Vieillir c'est complexe, subtil et acéré, et l'homme contemporain n'a plus le confort d'une cosmologie sacrale qui puisse conférer au vieillissement une signification partagée par la collectivité ... Jung disait que tandis que le sens de l'aurore de la vie consiste à mettre racines dans le monde, le sens de son crépuscule c'est celui du mettre racines dans l'âme ... et Hillmann ajoute que la vieillesse c'est la grande aventure vers l'accomplissement du soi qui a besoin d'étendue pour se dérouler et s'accomplir... Même l'image de Guggenbühl-Craig du Vieux Désaxé contribue, dans une vision non réductionniste des choses, à une compréhension capable de corriger l'unilatéralité de notre jugement selon lequel tout est à récuser ou à accepter... et elle fait allusion à ce que la 'connaissance' se trouve toujours sur un confins, toujours pas à sa place, là où on ne s'attend pas à la trouver...

C'est pour cela qu'un geste d'hospitalité au sujet de ce qui finit serait précieux ou... comme le dirait encore Hillmann, une ouverture à certains critères de "croissance" plus complexes et sophistiqués...

Pour identifier cette zone, ce no man's land ... qui serait entre uneparole et un mutisme, entre l'identité et une non-identité ... personnelle et impersonnelle.

...Mais ... toute vie n'est-elle pas toujours faite de ces deux phases en même temps ... personnelle et impersonnelle ... ?

L'écart entre ces deux processus ce n'est que le début/attribut de la relation... dans un champ de relations plus vaste...

Chaque (a)perception, chaque concept ou symbole comme chaque interprétation, dépendent d'une position dans un champ de positions.

Poussé à la limite le champ de relations est constitué par l'univers dans son ensemble. Aucun élément n'existe en soi dans l'univers. Il est relationnellement conçu dans une interaction permanente avec les autres éléments. Ce qui fait sens, ce n'est donc pas l'élément extrait conventionnellement d'un ensemble d'éléments, mais le système de relations qu'entretient cet élément avec la totalité de son environnement, du plus proche au plus lointain.

Commencer alors à être responsable de notre parole, de nos actes et de notre solidarité avec les autres et le monde, aujourd'hui, tout de suite, d'instant en instant ... et réorienter vers cette possibilité nos existences d'apprentis de la communion humaine , à quelque niveau que ce soit.

Même si ce type de discours n'a souvent pas sa place dans les livres, formations, stages, etc., qui se veulent techniques, scientifiques et/ou pédagogiques... encore profondément ancrés à la vision d'un monde purement objectif ...

Et c'est à partir de l'absorbante conviction de l'interaction et de l'interrelation entre l'observateur et l'observé, d'une Connaissance non déterministe et sans relation d'ordre, sans les blessures du "plus que" ou du "moins que", d'une Evolution sans l'opposition primitif-moderne, vieux-jeune , fort-faible, que je centre maintenant toute mon attention à cette relation à l'autre et à son visage ...

Revendiquant la responsabilité et la liberté d'une implication inconditionnelle... Parce que s'impliquer signifie surtout être lucide sur sa position sociale; s'y impliquer plus ou moins totalement, dans une perspective créative de soi-même et de ses rapports aux autres , dans une connotation existentialiste, qui suppose une responsabilité et un engagement (au delà des ressorts inconscients qui restent sans cesse à explorer), susceptibles de mettre à jour la face cachée de soi-même et de l'autre...

Mais les institutions continuent à canaliser, homogénéiser, retraduire, en fonction de leur logique propre , toutes les tentatives d'implication, dans la méconnaissance de leur véritable fonction. Et dans un processus de renforcement du pouvoir de domination , en attisant toujours plus loin cette violence symbolique, elles poussent à considérer la parole et les actes du sujet qui "s'implique" comme les "analyseurs" les plus puissants et les plus dangereux pour elles...

Cette application systématique du rejet de la notion d'implication se résigne à la négation d'une évidence ... celle d'être engagé dans la relation humaine, et dans le Monde, qu'on le veuille ou non. Du micro au macro-système vivant, chaque élément y est impliqué, et inéluctablement, relié et influencé par les autres éléments du système

Dans un groupe résolu dans son affinité du moment, on est, quelles que soient les circonstances, "impliqué" positivement ou négativement, par le regard, le comportement, l'action d'autrui, sans l'avoir nécessairement voulu; en tant que psychologue ou sociologue, médecin ou infirmier, aide soignant ou assistant social , animateur ou bénévole, observateur/observé, visiteur/visité ...

On est impliqué simplement parce qu'on appartient à cette unité humaine du moment. On fait partie du "système" relationnel et on ne peut s'en abstraire que par une attitude de type schizophrénique, ou ... contribuer à l'émergence d'une nouvelle sensibilité ...

Mais... en effet, cette "société" étant profondément inadaptée à la vocation existentielle et spirituelle des hommes, on ne peut s'y intégrer sans casse ...

Comme dans les maisons de retraite (qui ne sont que le dernier acte de l'épopée catastrophique de notre société) , où on assiste impuissants à la livraison des corps à cette froideur du 'neutre', qui médicalise à outrance un événement naturel comme la mort ... qui traite la chair et l'esprit comme des mécaniques à rafistoler, sans s'interroger sur le sens des maladies et accidents... qui occulte le sens des existences, soustrait par la soi-disant efficience professionnelle... en un mot, qui fait de La Mort un moment escamoté, indigne de toute humanité...

...Effet de l'avènement de l'adulte, que caractérise une aptitude remarquable à ne pas penser pour mieux obéir au mouvement du monde.

L'habitude de la réponse contre la culture de la question...

Alors ,si l'homme est façonné par les circonstances, il est nécessaire de façonner humainement les circonstances ... et de donner à chacun l'espace social pour l'extériorisation essentielle de sa propre vie...

C'est la fameuse différence entre changement passif et changement actif, c'est à dire entre celui qui subit les événements et celui qui veut être sujet d'évolution... C'est une question de liberté ... et de pensée... Mais la liberté de penser ne vient pas toute seule : même si elle est virtuellement présente en chaque humain, il faut la développer et l'entretenir par un effort constant.

Parce que la pensée n'est pas quelque chose d'ordinaire . On ne pense pas pour s'adapter à la vie ordinaire, mais pour élever la vie ordinaire à la hauteur de la pensée .

Au contraire, à la place de l'attention personnelle , de l'empathie ,de la créativité, qualités indispensables à toute activité humaine... pour chercher toujours des voies nouvelles en toutes choses, pour combattre l'immobilisme de toutes les situations acquises ...,on poursuit un idéal de conformité, de dépersonnalisation et de neutralité émotive.

En effet, c'est vrai, on fait de plus en plus des formations professionnelles , on les finance, mais, loin de nous la préoccupation de nous poser la question sur leur sens ...

Leur rôle n'est pas de rendre les gens plus explorateurs ou pensants. Pas non plus de transmettre des contenus, mais de produire des individus comme des rouages, destinés à la machine sociale, voilà leur fonction véritable!

Prétendant transmettre des savoirs, elles ne font qu'apprendre à obéir , à se comporter en groupe, à se soumettre aux règles, à lutter pour l'adaptation dans le but d'occuper la place du dominant.

A notre naïf avis , une formation devrait être, en premier lieu, une sorte d'éducation ...un avancement dans le développement des capacités de réflexion critique sur les conditions sociales, politiques, culturelles dans lesquelles les individus existent...

Mais , à notre époque , elle ne fait que prôner un discours sans fondement, diffusé et répété inlassablement, ne transmettant plus le moindre contenu réel, s'imposant comme le seul et véritable événement digne d'attention; et une quête de la nouveauté en tant que nouveauté , dans une incapacité de recueillement, une agitation sans fin ni finalité.

Et ces formes, qu'Heidegger appelait les figures de la "vie inauthentique" , accèdent à une position dominante en tant que critères opérationnels et infantilisants , et deviennent des modèles de production autonomes et positifs... Ainsi, dans le vide des enjeux pour le profit et le pouvoir, qui exclut tout ce qui est singularité, mort, douleur, souffrance, "hors-norme"... et qui impose un comportement global d'évitement des événements dérangeants ... la subjectivité fait naufrage... entre une élite de gardiens nocturnes et une masse d'endormis...

De quoi s'étonner, donc, quand dans les établissements (et aussi dans toute autre structure analogue) , qui devraient accueillir, soigner, soulager, soutenir des êtres qui traversent la phase la plus sacrée de l'existence, on assiste aux plus ignobles désaffections ?

Le regard qui suit n'oublie pas non plus , en paraphrasant Nietzsche, que si l'on enquête sur le passé d'un fautif, on retrouverait impliqués dans la faute, les parents, les éducateurs, la société en général, et ensuite,bien souvent , les juges mêmes ... C'est à dire, que les actions des hommes réels ne naissent pas du vide, mais surgissent d'intérêts concrets et de conflits d'intérêts, avec des caractéristiques spécifiques, déterminées par le contexte socio-politique qui les alimente... dans lequel , dans le bien et le mal, on est tous , encore une fois,"impliqués"... parce qu'on est toujours indissociables de l'objet étudié ...

Ce qui ne veut pas dire, pour autant, renoncer à l'exercice de la responsabilité; justement pour essayer de dessiner un lien social où chacun serait aussi l'acteur de la liberté d'autrui .

En rompant la loi du silence et en s'indignant du mutisme de rigueur... dans cet univers sans normes ni contrôles suffisants... où on entend malheureusement souvent cette phrase " nous n'avons pas de compte à rendre "... qui révèle un schéma de pouvoir totalitaire où le soignant (or)donne et le patient reçoit (et doit se taire).

Une relation de domination absolue, où la contestation, le refus, l'évaluation, l'expression de l'avis du patient, et on ne parle pas de celui de la famille ou du bénévole, sont reçus comme des agressions par certains soignants; lesquels totalement engloutis dans une relation dérivée d'une culture du plein pouvoir se croient affranchis d'une analyse simple, empathique, qui consisterait à se demander si l'on supporterait ce que l'on impose à l'autre...

...Quand se présente le virage où le corps et l'esprit se désarment, ce moment particulier où la personne devrait être véritablement honorée dans son humanité... Quand le physique devient presque infidèle à soi même, et demande le plus de respect ... des gestes gracieux, protecteurs ... des paroles prévenantes , délicates...

Puisque "l'unique et la seule solidarité entre les hommes est la solidarité face à la mort", comme le sollicitait Albert Camus...

En revanche, quel est le spectacle qui capte, effronté , notre regard de bénévole abasourdi?

Les différents visages de la violence ... "extrême" ou "ordinaire"... où la joie de vivre, la solidarité, la compassion, le re-spect à l'égard d'autrui se découvrent vraiment, ainsi que le disait Guattari, comme des sentiments en voie de disparition ...

...Attendre trois heures pour être levé et lavé, être abandonnés en fauteuil ,tout l'après-midi, dans les couloirs de la maison, là où on ne gêne pas...

Par obligation, par paresse ou par facilité, être «contenu», selon l'expression consacrée; contention physique: être attachés; contention chimique: être bourrés de médicaments.

N'être jamais promenés ; n'être jamais stimulés; ou être conduits à une activité, même lorsqu'on ne veut pas y aller...

Subir ... la course, entre les toilettes, les changes, le ballet des fauteuils à midi, le goûter... Les incursions dans la chambre sans frapper; le non-respect du rythme et de l'intimité ; parfois être préparés pour la nuit dès 16 heures ,et dîner dès 17 heures, parce que c'est plus pratique...; et une fois dans le lit, les barres levées, rester impuissant... à choisir le moindre geste, jusqu'au matin suivant; se soumettre aux décisions "brutales" de transfert/extradition d'une maison de l'assistance publique à une autre; encore, endurer les changes d'incontinence quand on supplie d'être aidés pour aller aux toilettes; tolérer d'être soignés comme des poulets de batterie: un comprimé fourré soudain dans la bouche lorsqu'on est en train de boire sa soupe ou de sommeiller ... Ou souffrir des soins et des aides à la vie quotidienne mal prodigués , ou pas prodigués de tout ; meurtris de ne pas avoir de réponses aux appels ; peinés de l'absence d'écoute, d'attention, et surtout de présence de la part des médecins ... des curateurs, des tuteurs ; Respirer l'impatience et le mépris d'attendre qu'on fasse les choses soi-même ; traités comme des objets ; rudoyés, brusqués, bousculés ... pour empêcher d'encombrer, c'est-à-dire d'exister ... Et les insultes, les remarques désobligeantes, les cris ... les menaces , lechantage, les privations diverses, l'isolement... l’INDIFFÉRENCE…

... De plus, gare à celui qui objecte... Il remet inconsciemment en question le pouvoir soignant, et s'expose bien involontairement à des phénomènes de représailles. Les personnes âgées en perte d'autonomie mentale sont , à souhait, les plus vulnérables. Celles ,encore capables de signaler des mauvais traitements se taisent, parce qu'elles craignent de créer un scandale dans l'établissement où elles résident. Ou, aussi et surtout, car elles se sentent coupables de leur état de dépendance et pensent être à la charge de la société, insignifiantes et sans aucun droit...

Les témoins, proches ou professionnels en contact avec les victimes, ont souvent tendance à nier les problèmes ou à sous estimer les souffrances des aînés. Arrivant à minimiser les plaintes et à culpabiliser véritablement le malmené-intimidé . ... Dégénérescence du fatalisme qui a tenu lieu de politique depuis des décennies...

...Selon une enquête de la direction régionale des affaires sanitaires et sociales -Drass-, 47% des résidents en maison de retraite de l'Ile-de-France sont considérés comme déments.

L'étaient-ils tous avant leur entrée en établissement?...

... Enfin ... Mourir ... Seul . Le corps qui attend d'être embarqué vers sa dernière demeure, dans un cercueil réfrigéré, une chambre désolée, . Encore une fois, seul ... Dépouillé d'amour, d'amitié, de compassion ... Parfois aussi d'un dernier vêtement... Une expéditive cérémonie si on était croyant … Aucun rite de passage, si à l'admission on s'est déclaré athée… Et … personne pour souhaiter bon voyage ...

Même si on a sur-vécu dans la même maison de retraite pendant plus de quinze ou vingt ans...

Les mêmes problèmes persistent, avec quelques nuances et quelques "plus", pour le maintien des personnes à domicile... (1) Personnes souvent sans famille, mises sous tutelle ou curatelle, à cause principalement de la maladie d'Alzheimer, approvisionnées de toute une panoplie d'aides, administratives, logistiques, médicales, sociales, théoriquement censées endosser les difficultés du quotidien ... Un petit bataillon formé d'aide-ménagère, infirmier, médecin de famille, assistant social ... qui évolue dans une manque de cohérence et d'interaction.

Aide-ménagère et infirmier qui débarquent, à tour de rôle, au domicile de l'heureux gagnant... tous les jours, sauf fériés... plusieurs fois par jour ... Pour effectuer ménages et soins, approximatifs, sinon inexistants ... pure ingérence dans la sphère privée sans aucun progrès ou rebondissement, confirmé ou manifeste ...et, avec en prime le turn over permanent... qui ne fait que déstabiliser encore plus le soi-disant assisté...

Le médecin de famille, qui brille pour la rareté des apparitions ... systématiquement et notamment en situations de besoin...

Le curateur... ou le tuteur qui devrait être la vigie infatigable de ce petit navire, lequel malheureusement, dans la majorité des circonstances, chavire de partout, qui même en cas de crise ou d'urgence ne prend jamais la peine de vérifier les conditions de vie des usagers. (2)

Fatigués, affligés, désabusés, déprimés... tous ces clients sont à la limite plus seuls et abandonnés qu'auparavant, envahis par cet attirail d'acteurs sociaux et de services, qui, en fait, se révèlent plutôt inconsistants sinon tout à fait contrariants... Voire dangereux, parce qu'ils les entraînent, inexorablement, sur le chemin des maisons pudiquement dites de repos.

Où se prolongent, encore plus banalisées, les mêmes logiques de la recherche de "profits" de la part d'investisseurs sans scrupules, qui misent sur la courbe démographique et un marché de la dépendance en expansion, pour s'enrichir avec une activité dont le premier objectif devrait être le bien être et la prise en charge de la personne âgée et absolument pas la "rentabilité", qui est la norme et qui est à l'origine des abominations diverses effectuées sur la chair et l'esprit de l'ancien , réduit à la condition de marché à rentabiliser.

Comment ne pas se plaindre de ces cruautés quotidiennes qui, additionnées, précipitent les personnes âgées vers une fin cauchemardesque...?!

Dans un paroxysme de souplesse on pourrait supporter, peut-être, et avec un effort inouï, que pendant quelques jours, dans l'attente d'une indépendance retrouvée, on soit maltraité, et/ou que quelqu'un qu'on aime et/ou un simple être humain, soit traité d'une façon un peu brusque ou avec négligence ou insuffisance...

...MAIS si, surtout vers le soir de l'existence, celle là sera l'unique façon d'être considéré... jusqu'à la fin de son propre temps relatif ... l'affaire devient louche, pesante, insupportable, monstrueuse, inhumaine, inacceptable, immorale, incompréhensible, terrible, tristissime ... et on subit l'opprobre des mêmes épithètes lorsque l'on est spectateur passif, acceptant, encaissant, en un silence coupable... ces figures de l'intolérable...

...Cette situation nous renvoie à un questionnement, pas du tout déplacé ou provocateur, sur le statut réel des nos doyens: sont-ils encore réellement des êtres humains pour les personnes qui s'occupent d'eux?

Et, plus encore,les personnes qui s'occupent d'eux, sont-elles encore réellement des êtres humains?

Où se situent la fraternité, l'égalité ?

Dans mon escale chaviré en cette politique de la terre brûlée, où dans un amalgame de destin, interdits de dignité, asservis, effacés, et sans aspiration de fuir leurs cachots, moisissent et gémissent à peine ceux qui passent leur vie à la perdre... comme à expier le péché capital ... d'être nés... je revendique mon rôle de bénévole, au delà de sa vision caricaturale et caritative, me refusant à parler pour, mais réclamant pleinement la tâche et le devoir viscéral d'être avec...

...AVEC ...tous ces corps réduits à leur plus simple expression...

Corps improductifs qu'on concentre et conserve dans ces lieux de confinement réservés aux réprouvés, parqués pour cause d'inutilité sociale caractérisée.

Forcés aux compositions régies par l'institution: emploi du temps, répartition des chambres, renoncement au peu d'autonomie qui reste au profit d'ordres venus des responsables annonceurs des heures du lever, du coucher, des repas, obligeant au déshabillage, au lavage, au calibrage, auxquels on ne consent qu'en abdiquant .

Évincés avec le même empressement avec lequel on a immolé leur liberté, leur vie, leur énergie, leur existence, au cours de leur période active où ils s'évertuaient à nourrir la machine sociale... Qu'aujourd'hui définitivement les abuse ...

...AVEC ... ceux qui, pareillement abusés, vivent et travaillent avec eux et qui ne se révoltent point de cette condition de servitude qui est aussi la leur !

Parce que, comme le précise Michel Onfray, la servitude définit la situation dans laquelle se trouve une personne pour laquelle les devoirs exigés d'elle sont supérieurs aux droits dont elle dispose. Et esclaves sont tous ceux qui subissent le joug de ces sociétés et n'ont pas d'autre alternative que de se soumettre à l'autorité incontestable de cette vaste entreprise de spoliation des individus. Car, sans ces chaînes ils n'auraient de quoi survivre...

Que peut-on, donc exiger des êtres humains, en matière de d

evoirs, quand la société et la politique n'honorent plus rien de ce qui fait le pacte, notamment en matière de sûreté, de dignité et de satisfaction des besoins élémentaires?

Salaires de misère, cadences infernales (quand on demande à une personne de faire le travail de plusieurs, elle s'y emploie de façon mécanique, brutale, déshumanisée....), précarité de l'emploi, abrutissement, asservissement, soumission des esprits à la démultiplication infinie des répétitions; huit heures par jour, cinq jours sur cinq, onze mois sur douze.

Pendant plus de quarante ans, dans un espace qu'on n'a pas choisi et où on est contraint de demeurer...

Que reste-t-il pour vivre?

Leur condition me met en colère tout autant que celle des "Anciens"...

Encore plus, quand, en contrepoint, à côté de toutes ces injustices radicales, rayonnent milliers de gestes fugitifs de tendresse et d'attention; paroles offertes, sourires complices, regards amis, affections sincères, sollicitudes prévenantes, pensées émues, de la part d'aides soignant(e)s, infirmièr(e)s, animat(eur)rices…Des insoumis qui, avec ces actes de l'indicible … r-ésistent …

Et tyrans ceux qui se font les administrateurs, les fonctionnaires, les percepteurs de cette logique perverse de la désinvolture ... qui requiert l'homologation de tous les hommes comme condition de leur existence.

Qui nous répète qu'on obtiendra le succès plus facilement si on s'adapte aux exigences des autres ... que ce qui "paye" c'est l'uniformité la plus rigoureuse ... que la capacité de s'adapter à l'organisation est la seule condition pour avoir une quelconque influence sur elle ... et naturellement on renonce ainsi à réaliser soi-même...

Du reste, si on tente d'élever une objection, on trouve toujours quelqu'un qui nous convie à une saine vision réaliste des choses ... même si on reste convaincus qu'une acceptation sans discussion de l'existant se rapproche plutôt d'une position surréaliste que d'une représentation fidèle du réel ... (tout est nécessaire ou possible, et rien n'est simplement réel).

Mais encore, on veut nous expliquer, dans le but d'éviter que l'adaptation soit vécue comme une coercition, que le monde dans lequel on vit c'est le seul et unique possible et que n'existent pas de meilleures possibilités d'existence... et que les obligations et l'obéissance demandées ne sont que des conditions naturelles...

C'est pourquoi le conformisme devient la condition d'existence de l'inconscience de la conscience homologuée ...réduite au minimum de l'élaboration des contextes vitaux; autonome, séparée, impassible ... Laquelle oublie , premièrement, que l'égalité , en général , n'est pas un but à atteindre . Elle est un point de départ. Et que dans une société qui n'est qu'une machine à décérébrer , qui prêche le désenchantement du monde , le pessimisme généralisé et qui brise systématiquement l'humanité dans l'humanité, vibre une urgence : rétablir l'équité.

Non pas après s'être demandé qui n'est pas victime ou criminel dans notre État-police-de-conscience... .............................................................................

(1) ... à part, une brève section sur un "destin" particulier, dont j'ai été le désappointé témoin, dans le paragraphe:. M: Le Travail d'exister et de résister ...

(2) À peine un tiers des gérants, dit-on, leur rendent visite ... De plus... il serait souhaitable d'exiger des gérants de tutelle qu'ils puissent se prévaloir d'une formation sérieuse, mais aussi qu'ils accompagnent psychologiquement les personnes protégées ... Ou qu'ils les accompagnent 'tout court'...

... En outre, le juge des tutelles qui aurait l'obligation d'entendre scrupuleusement et régulièrement la personne qui va être protégée, semble-t-il , n'en auditionne qu’une sur trois seulement ... encore que ... "Qui juge les juges?" ...

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Published by ERG - dans ESSAI
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